Katanas-Samurai
L’art de la cérémonie du thé japonaise
Ce que les Occidentaux nomment cérémonie du thé est appelé en japonais chanoyu, mot qui se décompose en cha no yu et qui signifie littéralement « l’eau chaude du thé ». Ce terme désigne la cérémonie elle­même ; un terme plus large, chaji, désigne un rituel complet avec une collation préliminaire nommée kaiseki et le service de deux thés, le thé fort ou koicha et le thé léger ou usucha. On peut également rencontrer le terme de chakai, littéralement « rencontre autour d’un thé », qui désigne le service des deux thés mais sans la collation.
L’art et l’étude de la cérémonie du thé est appelé chadō ou sadō, ce qui se traduit par « la voie du thé ». Selon les principes du bouddhisme zen, c’est une des voies que l’on peut emprunter pour accéder à la sérénité absolue. L’étude et l’apprentissage de tous les éléments de la cérémonie du thé, incluant les nombreux accessoires, les gestes à réaliser, et tous les éléments annexes de la cérémonie, peut prendre des années ou même toute une vie.
Histoire de la voie du thé.
Le thé, boisson issue de l’infusion des feuilles du théier (Camelia sinensis), est originaire de Chine. L’origine même du thé est légendaire : parmi les nombreux mythes racontant son apparition et ses premières utilisations, l’un d’entre eux implique le moine bouddhiste Bodhidharma, le fondateur du bouddhisme zen. Alors qu’il recherchait le nirvana en se privant de nourriture et de sommeil, il fut vaincu par la fatigue et s’endormit. À son réveil, honteux d’avoir cédé à la fatigue, il se coupa les paupières pour ne plus fermer les yeux et les jeta à terre.
Un arbuste poussa à l’endroit où les paupières étaient tombées, et Bodhidharma découvrit que ses feuilles avaient le pouvoir de le tenir éveillé pour la suite de sa méditation, si bien qu’il fit ensuite don du thé à tous les hommes. Cette légende a le mérite d’expliquer l’existence d’un lien étroit entre le bouddhisme zen et le thé.
Originaire de Chine, le théier fut introduit au Japon au VIe siècle. Au début du IXe siècle, l’auteur chinois Lu Yu écrivit un ouvrage sur le thé devenu célèbre par la suite, le Classique du thé ou Cha Ching. Dans ce livre, il décrivait précisément la culture et la préparation du thé, dans un style fortement influencé par sa religion, le bouddhisme zen. Importé au Japon par les moines bouddhistes chinois, le Classique du thé influença probablement le développement de la cérémonie du thé japonaise telle qu’elle existe de nos jours.
C’est au XIIe siècle qu’apparut le matcha, thé vert broyé entre deux pierres jusqu’à en être réduit en poudre. Originaire lui aussi de Chine, il fut introduit au Japon par le moine Eisai, qui fut également le pilier du bouddhisme zen au Japon. L’utilisation du matcha fut d’abord exclusivement religieuse dans les monastères bouddhistes, puis on prit l’habitude dans ces monastères de servir du thé aux visiteurs importants, si bien que ce thé fut progressivement adopté par les samouraïs et les nobles japonais. Parallèlement, les coutumes chinoises délaissèrent le thé en poudre alors qu’il devenait de plus en plus connu et utilisé au Japon.
À partir du XVIe siècle, l’usage du thé se répandit dans toute la société japonaise avec l’ouverture des maisons de thé ou ochaya, qui virent par la suite apparaître les célèbres geisha, dames de compagnie maîtrisant les arts traditionnels japonais comme la musique, la danse, la calligraphie mais aussi la cérémonie du thé.
À la même époque, trois moines posèrent les fondations du rituel de la préparation et de la dégustation du thé.
Murata Shuko (1422 – 1503) émit le premier l’idée que la préparation et la dégustation du thé pouvaient être pratiquées comme un exercice de méditation correspondant à la philosophie du bouddhisme zen. Il imposa également l’idée de l’utilisation d’instruments plus simples, opposés aux instruments précieux et richement décorés d’origine chinoise utilisés jusque­là, ainsi que celle du pavillon de thé ou chashitsu de petite taille, destiné à rapprocher les participants entre eux.
C’est également à Takeno Jō (1504 – 1555) que l’on doit l’abandon de l’ostentatoire dans les ustensiles et les lieux utilisés pour le chanoyu. Conformément aux idées de Murata Shuko, il conçut spécialement pour la cérémonie du thé des ustensiles d’un style très simple, ainsi qu’un petit meuble destiné à les ranger et qui est toujours en usage de nos jours.
Enfin, le maître de thé Sen no Rikyū (1522 – 1591) imposa pour la cérémonie du thé le style wabi, celui du raffinement sobre et calme, qui préside encore à l’organisation de la cérémonie du thé de nos jours. Partant du principe que chaque rencontre est un événement unique qui ne pourra jamais se reproduire à l’identique1, la cérémonie du thé doit célébrer la beauté de la nature, du respect entre participants et de la simplicité. Pour cette même raison, le chanoyu est une rencontre intime, où il n’y a jamais plus de cinq invités en tout.
Sen no Rikyū fut contraint par l’empereur Hideyoshi Toyotomi de se donner la mort par
suicide rituel ou seppuku, mais les principes qu’il avait apportés au chanoyu furent conservés grâce à ses trois arrières­petits­fils, qui fondèrent les trois principales écoles de chadō : Omotesenke (« Maison de Sen de devant »), Urasenke (« Maison de Sen de derrière ») et Mushanokōjisenke (« Maison de Sen de la rue des samouraïs »). Les règles du chanoyu se figèrent et lui firent perdre de sa popularité, le restreignant aux classes élevées des samouraïs.
En 1868, le gouvernement Meiji redonna du prestige au chanoyu en le faisant inclure dans le cursus éducatif des jeunes filles. Cela donna à cette cérémonie d’origine masculine un aspect plus féminin qu’elle possède encore de nos jours : il n’est pas rare que ce soient des femmes qui officient lors du chanoyu.
La cérémonie du thé reprend encore, de nos jours, les principes du bouddhisme zen. La présence des pavillons de thé ou chashitsu au milieu d’un jardin incite, sur le chemin, à contempler la nature et méditer sur sa beauté. L’aspect dépouillé des pavillons et leur décoration minimaliste mais soignée permet de contempler les splendeurs de la simplicité. Enfin, la cérémonie du thé, par ses différents éléments, est une synthèse de nombreux aspects du bouddhisme zen, tout en n’ayant au fond pour seul but que celui de préparer et boire un bol de thé. Sen no Rikyū écrit ainsi : « Le thé n’est rien d’autre que ceci : faire chauffer de l’eau, préparer le thé, et le boire convenablement. »
Le matcha
Le matcha, parfois retranscrit en maccha, est un thé vert, c’est ­à­ dire un thé non fermenté, réduit en poudre par broyage entre deux pierres.
La préparation du matcha commence sur les théiers quelques semaines avant la récolte : les arbres sont couverts avec des nattes pour les protéger de la lumière du soleil, ce qui rend les feuilles plus petites et plus sombres, et également plus riches en chlorophylle et en acides aminés qui adouciront l’amertume du thé.
La manière de récolter a également de l’influence sur la nature du thé récolté : si les feuilles récoltées sont enroulées, le thé résultant est le gyokuro qui est consommé tel quel en infusion ; le gyokuro est considéré comme un des meilleurs thés verts japonais. Si au contraire les feuilles sont laissées droites, on parle de tencha ; c’est ce tencha broyé et réduit en poudre qui est ensuite appelé matcha. Si on réduit en poudre un autre type de thé vert, on ne parlera pas de matcha mais seulement de konacha, littéralement « thé en poudre ».
Le thé vert est, de par son absence de fermentation, riche en gallocatéchine, un puissant antioxydant. Il contient également beaucoup de théanine, un acide aminé connu pour son effet anti­ stress.
Préparation et service du matcha
Le matcha doit d’abord être tamisé. On utilise pour cela un tamis en acier inoxydable au maillage serré. Le thé peut être passé sur le tamis à l’aide d’une spatule de bois ou d’une pierre.
Une fois tamisé, le matcha est stocké en vue du chanoyu dans une boîte à thé ou chaki. Il en existe deux grands types : les boîtes nommées cha­ire sont grandes et étroites, en céramique avec un couvercle d’ivoire recouvert d’or ; cependant il est courant d’utiliser un autre type de boîte, appelé natsume en raison de sa ressemblance avec le fruit du même nom (le jujube ou datte chinoise). Le natsume est en bois laqué, souvent décoré d’or.
Lors du chanoyu, l’hôte prend dans le cha­ire ou le natsume la quantité voulue de matcha à l’aide d’une écope à thé ou chashaku, une sorte de petite spatule sculptée dans une pièce de bambou portant un nodule en son centre. Le chashaku peut également être en ivoire. Il ajoute ensuite la quantité appropriée d’eau chaude à l’aide d’une louche de bambou ou hishaku (柄杓), ou d’une bouilloire. L’eau est chauffée sur un réchaud à charbon ou furo.
Le matcha, de par sa forme particulière en poudre, n’est pas infusé mais battu. L’hôte utilise pour cela un fouet à thé ou chasen en bambou. Signe du grand respect porté aux instruments du chanoyu en général et au chasen en particulier, les chasen abîmés sont souvent apportés aux temples bouddhistes où, une fois par an, généralement au mois de mai, ils sont rituellement brûlés par les prêtres lors d’une cérémonie appelée chasen koyō.
Il existe deux grands types de préparation du thé. Le thé épais ou koicha s’obtient en diluant, par portion, 3 chashaku dans 40 ml d’eau chaude. Le chasen utilisé pour battre le koicha est plus épais et le mélange se fait lentement afin de ne pas produire de mousse. Le thé obtenu est épais et d’un goût doux. Le thé léger ou usucha s’obtient en diluant, par portion, 1 chashaku et demie dans 75 ml d’eau chaude. Comme ce thé est plus dilué, on utilise pour le battre un chasen plus fin et des mouvements plus rapides ; il peut s’y trouver une légère couche d’écume après qu’on l’ait battu. Plus léger, l’usucha est également plus amer en bouche.
Le thé est servi dans un bol à thé ou chawan qui constitue l’élément essentiel du chanoyu : sans bol, le thé ne peut être ni préparé, ni servi, ni bu. Au préalable, le bol est rituellement nettoyé à l’aide d’un carré de lin blanc nommé chakin.
Le chawan est en céramique japonaise, et doit idéalement être fabriqué à la main par un potier de renom. Il existe de nombreux styles de bols à thé selon leur époque de fabrication, le style de cérémonie ou le type de thé.
Généralement, on utilise en été des bols peu profonds et de forme évasée, permettant au thé de refroidir rapidement ; en hiver, au contraire, on utilise des bols plus profonds pour conserver la chaleur du thé. Dans tous les cas, les bols les plus anciens sont les plus chers et les plus prisés, il peut même arriver qu’on utilise dans des occasions prestigieuses des bols vieux de plus de 400 ans. Les meilleurs bols sont fabriqués à la main et les imperfections sont recherchées, car elles doivent rappeler l’imperfection du monde et de la nature humaine : le bol doit être tenu de manière à ce qu’elles apparaissent à l’avant. Décorés de laque et de poudre d’or, les bols sont fréquemment nommés par leur créateur ou par le maître de thé qui les possède.
L’ensemble des instruments utilisés pour la cérémonie du thé, incluant ceux cités au­dessus, porte le nom de chadōgu.
La contemplation
Le chanoyu, dans l’esprit du bouddhisme zen, fait la part belle à la contemplation. L’admiration de la beauté de la nature et des choses simples est, pour les bouddhistes, un moyen de se détacher de la laideur et de la vulgarité de la vie quotidienne.
Ainsi, un invité d’une cérémonie du thé se doit d’admirer tout ce qui l’entoure, à commencer par l’allée qui mène au chashitsu et le jardin qu’elle traverse. Une fois entré dans le pavillon, ce qui n’est possible qu’après s’être purifié la bouche et les mains, l’hôte prend le temps de s’imprégner de l’harmonie de son architecture intérieure et des décorations comme la calligraphie ou le chabana. Pendant ce temps, les conversations doivent être réduites au minimum afin de profiter également de l’harmonie sonore créée par les murmures de la fontaine et le feu dans le foyer. Lorsque le chanoyu commence, les invités contemplent les ustensiles utilisés par l’hôte pour la cérémonie. Après celle­ ci, l’invité d’honneur demande à l’hôte d’autoriser les invités à examiner les ustensiles. Ils doivent être manipulés avec précaution car ils sont rares et précieux, souvent anciens ; cette manipulation se fait à travers un tissu spécial, le fukusa. Les invités doivent prendre le temps d’examiner et de contempler les instruments de la cérémonie ; il est également de bon ton d’interroger un peu l’hôte sur leur origine.
Le chanoyu doit répondre à quatre grands principes inspirés du bouddhisme zen et décrits par le maître de thé Sen no Rikyū :
Wa signifie l’harmonie. C’est l’harmonie de la relation entre l’hôte et l’invité qui donne son sens à la cérémonie du thé, qui doit être un partage harmonieux où chacun reçoit autant qu’il donne. L’ensemble des éléments qui composent l’environnement du chanoyu doivent également être en harmonie ; chacun d’entre eux a un sens, à la fois par lui­ même, et pour la cérémonie, où aucun élément n’est inutile.
Kei (敬) signifie le respect. Durant le chanoyu, chacun doit comprendre et respecter les autres. Chaque participant à la cérémonie du thé se doit de traiter les personnes et les objets qui l’entourent avec le plus grand respect, ce qui lui permettra d’être lui aussi digne de respect.
Sei signifie la pureté. Ce principe est illustré par les purifications rituelles avant d’entrer dans le chashitsu, ainsi que par les différents rites de nettoyage des instruments de la cérémonie avant et après le service du thé. Mais au­delà d’une simple propreté physique, ces purifications rappellent qu’il faut un cœur pur, libéré de toute prétention, pour apprécier le chanoyu et, de manière plus générale, ce qui nous entoure.
Jaku signifie la tranquillité. C’est l’état de sérénité qui ne peut être atteint que quand les trois autres principes sont réalisés. Le chadō, la voie du thé, lorsqu’il est parcouru jusqu’au bout, permet de comprendre profondément le chanoyu et ce qu’il représente, et d’atteindre la tranquillité absolue.
Sources :

Textes tirés du traité de Claire Billaud
licence Creative Commons CC-BY-NC-ND

Article « Chanoyu » sur Wikipédia francophone : http://fr.wikipedia.org/wiki/Chanoyu Article « Matcha » sur Wikipédia francophone : http://fr.wikipedia.org/wiki/Matcha Article « Gyokuro » sur Wikipédia francophone : http://fr.wikipedia.org/wiki/Gyokuro
Article sur Japonismus.com : http://www.japonismus.com/voie­the­chashitsu.html
Article sur Matsumiya.info : http://www.matsumiya.info/pages­wmv/3­CEREMONIE­DU­THE­PC­
ceremonie­the­chanoyu.htm
Article sur Clickjapan.org : http://www.clickjapan.org/Art_japonais/Ceremonies_du_the.htm
Article sur un blog de Lemonde.fr : http://ambatill.blog.lemonde.fr/2007/11/27/chanoyu­ou­chado­ rencontre­autour­du­the/
Article sur takedaryu­carcassone.chez­alice.fr : http://www.takedaryu­carcassonne.chez­ alice.fr/le_chanoyu.htm
Article sur sommelier­the­japonais.blogspot.com : http://sommelier­the­ japonais.blogspot.com/2010/12/sado­et­sencha­do­petites­histoires.html
Article « Chanoyu » sur Wikipédia anglophone : http://en.wikipedia.org/Chanoyu Site Chanoyu.com : http://www.chanoyu.com/indexa.html
Commentaires (1)
Lila
Super texte ! Je m'en suis servi pour faire un exposé ;) merci
2016-05-14
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